VOLKOFF, Serge, GILLES, Marion, QUERUEL, Nathalie, MOLINIE, Anne-Françoise, BOURDON, Francis, DESRIAUX, François, COUTROT, Thomas, LOUBET-DEVEAUX, Annie, VINCENT, Stéphane. S'émanciper de la religion du chiffre.
Santé & travail, 07/2012, pp. 25-40
En une vingtaine d’années, la religion du chiffre dans le domaine de la santé au travail s'est imposée. Menées pour certaines depuis plus de trente ans, les enquêtes nationales sur les questions de santé au travail (telles que les enquêtes SUMER, COI ou SIP) ont permis d'identifier les contraintes ou expositions à risque auxquelles sont confrontés les salariés ainsi que leurs évolutions. Pour autant, la production de données au niveau local renseigne en réalité, peu sur les conditions de travail. Leur fiabilité est contestée. Le déploiement de l'observatoire Evolution et relations en santé au travail (Evrest), par exemple, fait débat. Son but est de produire des connaissances scientifiques sur les évolutions du travail et de la santé sur un échantillon représentatif de salariés. Si ses utilisateurs y voient un outil d'objectivation des risques, ses détracteurs craignent que cela ne supplante leur activité clinique. Ils considèrent que pour démontrer les effets du travail sur la santé des salariés, le médecin du travail n'a pas besoin de statistiques. Son travail clinique au cours des visites médicales lui permet de proposer des solutions de prévention adaptées. D’autre part, l’analyse statistique de problèmes de santé ne donne pas forcément d'indications sur les remèdes et éloigne souvent les acteurs du terrain. La production d'indicateurs en santé au travail se développe dans les entreprises. Pour autant, leur élaboration comme leur utilisation ne donnent pas toujours lieu à un véritable débat, ce qui réduit leur pertinence. En outre, les questions de légitimité, de faisabilité et de retombées d'une opération statistique en santé au travail ne se posent pas dans les mêmes termes d'une entreprise à l'autre et ne se résolvent pas par imitation de dispositifs nationaux. L'usage qui est fait du chiffre et des statistiques dans les entreprises face à la souffrance au travail sert souvent à masquer la réalité. Les modèles utilisés sont discutables et peuvent entraver la prévention.