Parentalité et égalité professionnelle : une difficile conciliation

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Une conciliation équilibrée entre activité professionnelle et parentalité a un impact direct sur l’égalité professionnelle. Ainsi les pouvoirs publics ont réformé à plusieurs reprises, les différents congés parentaux. Il s’agit de répondre à la fois aux aspirations des parents, aux exigences des entreprises et aux nécessités de la dépense publique.
Une femme télétravaille pendant que le père s'occupe des enfants

Une conciliation équilibrée entre activité professionnelle et parentalité a un impact direct sur l’égalité professionnelle. Ainsi les pouvoirs publics ont réformé à plusieurs reprises, les différents congés parentaux. Il s’agit de répondre à la fois aux aspirations des parents, aux exigences des entreprises et aux nécessités de la dépense publique. Pour autant la conciliation vie professionnelle et parentalité est encore loin d’aller de soi. Le dernier rapport de l'OIT paru le 7 mars 2019 dresse le même constat au niveau mondial : «Plusieurs facteurs bloquent l’égalité dans l’emploi et celui qui pèse le plus est la garde d’enfants». En France, plusieurs études et ouvrages en attestent. Mais dans quelles mesures pères et les mères ont-ils vraiment le choix de s’occuper de leurs enfants ou de sécuriser leur carrière ?

 

La réforme du congé parental : des résultats décevants

Une mesure incitative pour les pères.

Dans le cadre du projet de loi sur l’égalité femmes-hommes, les pouvoirs publics ont affiché la volonté d’inciter les pères à prendre un congé parental, utilisé à 96 %, par les femmes.  Le texte est entré en vigueur en janvier 2015. Il réduit la durée d’indemnisation de 36 à 24 mois dès lors que ce congé n’est pris que par l’un des deux parents.

Concrètement, « un couple avec deux enfants souhaitant prendre un congé parental de trois ans ne pourra espérer recevoir l'allocation correspondante à cette durée qu'à la condition que les deux conjoints s'arrêtent au moins six mois chacun »

Or la réforme du congé parental (dite "Prepare") n’a pas eu les effets escomptés en termes d’égalité entre les pères et les mères. Très peu de couples choisissent de se

partager ce congé. Le nombre de pères bénéficiaires de la prestation a même diminué entre 2013 et 2017.

Quelle est l’impact de cette réforme sur l’activité et la carrière des mères ?

 

Le recul du recours au congé parental

L’étude de Mathieu Narcy et de Florence Sari, pour le Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET) est, à ce jour, la plus récente et la plus complète sur les effets de ce dispositif. Elle montre que la réforme du congé parental a eu pour conséquence de réduire la probabilité pour les mères d’y recourir. L’accroissement des difficultés organisationnelles ou financières liées à la garde des enfants avec leur montée en âge, apparaît comme un élément déterminant.  Cela conduirait certaines mères à renoncer à prendre un congé parental dès lors que ce dernier n’est plus indemnisé au cours de l’année précédant la scolarisation.

 

Les mères non diplômées et à mi-temps, davantage impactées

Une récente étude de l’Insee : Entreprises, enfants : quels rôles dans les inégalités salariales entre femmes et hommes ? souligne que le niveau de diplôme influe également sur ce choix. Les mères « ayant un niveau de diplôme correspondant au niveau Bac + 2 ont une probabilité moindre de prendre un congé parental que celles n’ayant aucun diplôme ou un diplôme inférieur au Bac ». Cette diminution est encore plus évidente pour les mères diplômées du supérieur. « Pour des personnes très qualifiées et potentiellement bien rémunérées, la perte de revenus qui découle de la prise du congé parental est souvent brutale et peut constituer un frein à cette décision » précisent les chercheurs de l’INSEE

Ces résultats expliquent pourquoi les mères les plus particulièrement affectées par cette réforme sont les moins diplômées, les salariées du secteur privé et celles travaillant à mi-temps.

Un rapport du Haut Conseil de la famille et de l’âge, paru en février 2019, confirme ces données et analyse les impacts du nouveau congé parental sur les carrières des mères et les inégalités provoquées sur le marché du travail.

Les auteurs de ce rapport concluent à un échec de la "prestation partagée d’éducation de l’enfant (Prepare)". Le congé parental devrait faire l’objet d’une nouvelle réforme dans les mois qui viennent. 

 

Maternité et carrière : une conciliation impossible ?

La parentalité continue de pénaliser les mères salariées

Le HCFEA constate, par ailleurs, que le taux d’emploi des mères de jeunes enfants (de moins de 3 ans) se stabilise, alors même que l’emploi de l’ensemble des femmes est en constante augmentation entre 2013 et 2017. Plus inquiétant encore, l’accès aux modes de garde, notamment en crèche, étant très difficile pour un enfant de deux ans, les mères « restent inactives jusqu’aux trois ans de leur benjamin, voire jusqu’à son entrée en maternelle » même si elles ne sont pas indemnisées, entraînant ainsi une interruption dans la carrière professionnelle associée à une perte de revenus.

L’étude de l’Insee montre que le salaire des femmes baisse de 2 à 3 % après une naissance alors que celui des hommes connait une hausse d’environ 3%. L’Insee évalue à 18% en moyenne, l’écart salarial entre les hommes et les femmes, en leur défaveur. Mais l’écart de salaire est nettement plus élevé entre les mères et les pères (23 % en moyenne dans le secteur privé) que chez les femmes et les hommes sans enfants (7%).  Par ailleurs, les mères gagnent 11% de moins que les pères à 25 ans, et 24 % de moins à 45 ans.

L’explication tient, en partie au fait que la conciliation vie familiale et vie professionnelle peut amener à des choix professionnels pénalisant pour les mères. Elles changent moins souvent d’entreprises et « réduisent ainsi leurs marges de négociation avec les employeurs et leurs opportunités salariales ». Elles privilégient les entreprises proches de leur domicile (proximité des lieux de garde, des écoles et des activités des enfants) et celles proposant une flexibilité horaire plus intéressante, leur permettant de mieux concilier vie familiale et vie professionnelle. A cela s’ajoutent les politiques de rémunération des entreprises.

 

Le Conseil supérieur de l’égalité professionnelle et de la parentalité entre les femmes et les hommes conforte ces résultats par une enquête sur la parentalité dans le cadre du travail. 10 grandes entreprises ont choisi d’y participer en lançant une consultation auprès de leurs salariés : 84 % des femmes considèrent que la maternité a un impact négatif sur leur carrière. 77 % des mères salariées considèrent, en outre, que la parentalité est insuffisamment prise en compte dans l’organisation du temps et des lieux de travail. Enfin, 70 % des salariés (84 % des femmes 57 % des hommes) estiment que la parentalité est davantage un frein à la carrière pour les femmes que pour les hommes.

 

La parentalité du point de vue de la société et des pères

Implication parentale et implication professionnelle : quels arbitrages pour les pères ?

Selon la même étude, 93 % des mères ont pris l’intégralité de leur congé maternité à la naissance de leur enfant contre 78 % des pères. Des différences plus importantes sont constatées sur la garde d'un enfant malade : 59 % des mères, contre 25 % chez les pères. Dans l’année suivant une naissance, 47 % des femmes ont réduit ou arrêté leur activité, contre 6 % seulement des hommes. Quant aux responsabilités et tâches parentales, 55 % des mères sont concernées, contre 8 % seulement des pères. Les inégalités de mobilisations autour de la parentalité apparaissent flagrantes.

Une note de 2016 du Réseau national des Observatoires des Familles/UNAF se sentent fortement contraints :

« Les pères qui estiment ne pas passer autant de temps qu’ils le souhaiteraient avec leurs enfants et mettent souvent en avant l’activité professionnelle pour expliquer ce manque de temps, implication vécue comme une fatalité. Ainsi, si les femmes ont à concilier travail et famille, les hommes auraient à choisir entre ces deux pôles (ou pensent devoir le faire), souvent en faveur du premier. (…) Or,  ces  pères déclarent le plus fréquemment que ce manque de temps engendre chez eux un sentiment d’insatisfaction (79 %). »

Les  contraintes  professionnelles perçues par les pères seraient différentes selon les CSP.

C’est ce que montre l’étude de l’UNAF «  Etre père aujourd’hui » qui s’est donné pour objectif de comprendre comment les pères se perçoivent, quelles sont leurs attentes et leurs difficultés. « L’appartenance   sociale   semble peser sur les représentations des rôles parentaux

et sur le sentiment d’avoir  suffisamment  de  temps  avec ses enfants, ou d’être aussi à l’aise que la conjointe avec eux. »

« De fait, des différences existent. 63 % des agriculteurs, 56 % des cadres ou encore 53 % des artisans, commerçants, chef d’entreprise  expriment  ce  manque  de  temps.  C’est  un  peu  moins  le  cas  en  ce  qui  concerne  les  ouvriers (42 %) et les employés (40 %). Ce sentiment résulte-t-il d’un manque objectif de temps, plus  accentué  dans  certaines  professions,  ou  bien  d’attentes  plus  fortes  quant  à  l’exercice  de la paternité et donc sur une frustration  relative  plus  grande  dans    certaines    professions ?

Certains  pères  ont un  rapport plus contraint au temps que les autres, du fait de l’amplitude horaire de leurs journées de travail  (en  termes  d’absence  du  domicile ou de charge mentale), ou d’une plus grande rigidité de leur organisation du travail."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Source : Etre père aujourd’hui. Réseau national des Observatoires des Familles, UNAF, 2016,  note de synthèse n°8

 

 

 

Par ailleurs, d’autres travaux montrent qu’il existe des freins, notamment sociologiques, associés à l’image du  « père qui travaille » versus celle de « l’homme au foyer ».

 

Les démarches de la qualité de vie au travail et la recherche de la performance, aux services de la parentalité ?

Jérôme Ballarin, directeur de  L’Observatoire de la parentalité lancé en 2008, souligne le succès de la charte de la parentalité. Cet engagement a pour objectif d’inciter les entreprises à proposer aux salariés-parents un environnement mieux adapté aux responsabilités familiales. Elle a, à ce jour, été signée par 30 000 employeurs soit 5 millions de salariés.

«  Il y a dix ans, 75 % des salariés estimaient que leur employeur ne faisait pas grand-chose pour faciliter leur vie de parents. Cette proportion est passée à 60 %, cette année.» Jérôme Ballarin, directeur de  L’Observatoire de la parentalité

« Si les entreprises favorisent l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, elles le font principalement pour fidéliser les salariés et être plus attractives. » affirme Julie Falcoz dans un article consacré au dernier baromètre OPE, dans Courrier Cadres (23/01/2019).

« Les entreprises agissent pour motiver davantage les salariés (98 %), accroître leur attractivité (95 %) et améliorer la performance de l’entreprise (95 %). Mais aussi pour créer de la valeur (94 %), permettre aux femmes de rester dans l’emploi et d’éviter des ruptures de carrières (91 %) et réduire le turnover (88 %).» Julie Falcoz pour Courrier Cadres .

"Côté salariés, les mesures les plus plébiscitées sont le télétravail, la souplesse dans les horaires et l’organisation du travail et des places en crèche ainsi que des aides au financement des modes de garde. »

Les chiffres du baromètre OPE 2018 soulignent les attentes des salariés des entreprises signataires de la charte de l'OPE.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Source : Baromêtre 2018 de l’OPE : conciliation vies professionnelles et vie personnelle. Volet employeur.

 

Malgré les politiques incitatives mises en place, l’« égalité parentale » dans l’activité professionnelle n’est toujours pas atteinte. Les raisons en sont diverses : financières, liées à l’organisation familiale mais aussi à des a priori sociétaux qui n’autorisent pas encore les hommes à s’affirmer en tant que parent, au même titre que les femmes. Paradoxalement, 73 % des mères et 72 % des pères se disent satisfaits de leur emploi actuel en termes de conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. Pour l’entreprise, il y a également un enjeu à se rendre plus attractive. La conciliation vie familiale/vie professionnelle est une composante importante d’une politique de qualité de vie au travail. Une évolution sociétale nécessaire comme le conclue le Conseil supérieur de l’égalité professionnelle et de la parentalité entre les femmes et les hommes  « un statut quo souvent paradoxal qui montre la nécessité de rééquilibrer, par des politiques adaptées, des rôles sociaux trop souvent figés dans la prise en compte de la parentalité dans le monde du travail. »

 

Pour aller plus loin

L’Observatoire de la parentalité à l’origine de la  charte de la parentalité.

ORSE : Observatoire de la responsabilité sociétale des entreprises.

Observatoire national de la petite enfance (ONaPE)