Le travail et la crise sanitaire : prendre du recul. Une analyse du GIS CREAPT

Dans six séquences vidéos filmées début mars 2021, trois chercheuses, membres du groupement d’intérêt scientifique du CREAPT (Centre de Recherche sur l'Expérience, l'Âge et les Populations au Travail) livrent leur premiers éléments d’analyse des bouleversements du travail provoqués par la crise sanitaire. Elles se penchent plus particulièrement sur les impacts sur l’expérience professionnelle, la santé des salariés, le contenu et les conditions de travail, la performance et les enjeux de santé au travail.

 

Mise à l’épreuve des individus, des collectifs de travail et des entreprises

Dans une approche par les parcours, développée par le CREAPT, Catherine Delgoulet, professeure à la chaire d’ergonomie du Cnam et directrice du GIS CREAPT, attire l’attention sur la façon dont les itinéraires professionnels des salariés et les histoires collectives (d’entreprise) et individuelles ont été mis à l'épreuve dans cette période de crise sanitaire. Elle évoque notamment l'expérience de la crise vécue dans les épreuves, les difficultés, les découvertes, les apprentissages, tout autant que les traces qui resteront pour chacun. (vidéo 2/6)

Exposition aux risques des salariés pendant la crise sanitaire

Emilie Counil, épidémiologiste, s’appuie sur l’enquête EpiCov, qui a établi plus de 2/3 des personnes en emploi avant le premier confinement ont dû continuer à se rendre sur leur lieu de travail mi-mars 2020, s’exposant au risque de contamination par le virus de la Covid-19. Cette situation a concerné les professions dites "essentielles", souvent féminines, ainsi que les métiers qui ont dû poursuivre leur activité pour des raisons économiques.
Elle rappelle que les personnels du soin ont été deux fois plus touchés par le Covid-19 à la mi-mai 2020 que la moyenne de la population active.
Pendant plusieurs semaines, en 2020, toutes ces professions ont continué à exercer leur activité sans disposer de protection individuelle.
Elle évoque les inégalités sociales que le recours au télétravail a provoqué : les cadres en ont bénéficié alors que le travail du site, sans possibilité de travail à distance, a davantage concerné les employés peu qualifiés et les ouvriers non qualifiés.
Si le télétravail a mis à l’abri de l’exposition au virus de Covid-19, il a été à l’origine de débordements sur la vie personnelle et familiale. (vidéo 3/6)

Le contenu du travail, l’organisation et les conditions de travail impactés

Catherine Delgoulet évoque la tension durant la crise entre la pression sur l’emploi et l’appel à l’effort productif (au détriment de la santé et des conditions du travail) et l’émergence de formes d’engagement déployée pour maintenir l’activité et de reconnaissance de l’ingéniosité au travail.
La prise en compte de l'âge et des parcours professionnels dans une période d'incertitude, précise-t-elle nécessite une réflexion sur l'organisation du travail et des horaires : souplesse des horaires que l'on peut envisager, systèmes de rotation, entraide, pauses, organisation des tâches selon les stratégies individuelles et collectives.
Si les bouleversements observés dans le travail pendant cette crise sanitaire ont été l'occasion de sortir de situations routières, usantes dans le travail, de découvrir de nouveaux modes de travail et de développer des compétences, ils ont été à l’origine d'intensification du travail, d’isolement, et d’usure. (vidéo 4/6)

Les modèles de performance revisités à l’aune de la crise

Annie Jolivet, économiste au CNAM, réinterroge, dans le contexte de la crise sanitaire, la nature de la performance et les conditions de sa réalisation. L’observation et l’analyse du travail met en lumière des aspects largement invisibilisés et très sollicitants qui ont concouru à la performance des individus et des entreprises. Elle désigne le travail d’adaptation face aux urgences, à l'imprévu, le travail de réorganisation permanente face aux changements de contexte, les modes de régulation informels particulièrement convoqués dans la période.
Elle présente plusieurs exemples qui illustrent l’intérêt de son analyse élargie de la performance : la performance face aux enjeux d’une réduction d'effectifs, dans le cas de surcroît d'activité (qui s’accompagne d’une sur-sollicitation des personnels de façon intensive ou extensive). En temps de crise les personnels ont mobilisé des ressources et des objectifs supplémentaires, pour par exemple veiller à un collègue isolé, faciliter l’intégration à distance des nouvelles recrues, gérer ses activités personnelles en travaillant à domicile.
Elle évoque un risque émergent dans le contexte de reprise de travail plus présentiel, pour les personnels vulnérables du point de vue sanitaire, d’être laissés de côté au profit des équipes revenues sur site. Cela peut nuire à la performance collective. (vidéo 5/6)

Pour une définition plus large et plus dynamique de la santé au travail

Annie Jolivet observe que la crise sanitaire a imposé une vision hygiéniste et sanitaire de la santé en mettant de côté les enjeux de santé au travail. La santé s’est réduite au fait ou non d’être malade, atteint de la Covid. Les enjeux de santé au travail ont perdu en visibilité dans les entreprises qui face à l'émergence de problèmes individuels, ont souvent traité au cas par cas. Elle invite à considérer la santé non comme un état, mais comme un processus, à la fois conditionnel et évolutif. Cette vision conduit à observer « comment les conditions de travail favorisent ou pas la santé au travail » et pas seulement les caractéristiques des individus.
Elle encourage par ailleurs, au sein des entreprises, les modes de réflexion collective sur les questions de santé en mobilisant les acteurs (salariés, collectifs, managers) pour recueillir des points de vue différenciés.
Elle conclut sur la nécessité du renouvellement de la définition plus large et plus dynamique de la santé enjeux autour de l’autonomie, du développement des compétences autant d’éléments de construction de la santé. (vidéo 6/6)