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Vignette document Incapacité due à un trouble musculosquelettique : les inquiétudes liées à l'environnement de travail

Environ une personne sur trois dans le monde vivrait avec un trouble musculosquelettique (TMS) persistant. Plusieurs auteurs soulignent l’influence significative des facteurs psychosociaux, dont l’anxiété, sur le développement de l’incapacité prolongée. Associées à l’anxiété, des inquiétudes excessives ont été documentées chez des travailleurs ayant une douleur persistante d’origine musculosquelettique. Les inquiétudes ne favorisent pas l’adaptation en contexte d’une situation problématique. Cependant, aucune étude n’a jusqu’à présent tenté de comprendre ces inquiétudes, en lien avec l’environnement de travail. Une meilleure compréhension de ce phénomène semble un incontournable pour offrir une action mieux ciblée aux travailleurs ayant une incapacité au travail prolongée.

Dans une perspective plus globale de favoriser un retour au travail rapide et durable, l’objectif général de cette étude consistait à identifier des pistes d’action pour l’intervention en réadaptation au travail, en étudiant les inquiétudes comme source d’information pour déterminer des facteurs pertinents à considérer lors du retour au travail (RT). Pour ce faire, deux objectifs spécifiques ont été poursuivis, soit 1) approfondir, en interaction avec l’environnement de travail, les inquiétudes des travailleurs, l’intensité et l’interférence de celles-ci avec le RT,
2) élaborer des pistes d’action pour guider l’intervention en réadaptation au travail pour un trouble musculosquelettique (TMS).

Une étude exploratoire avec un devis mixte a été retenue, selon une perspective pragmatique (Creswell, 2003). Principalement, pour l’objectif 1, un devis observationnel et prospectif à mesures répétées avec questionnaires autoadministrés auprès de travailleurs aux prises avec une incapacité prolongée due à un TMS a été utilisé. Aussi, des données qualitatives visaient à approfondir la compréhension du phénomène à l’étude. Les critères d’inclusion étaient : 1) avoir un TMS ayant causé une absence du travail de plus de 3 mois du poste de travail régulier et recevoir des indemnités de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST); 2) être âgé de 18 à 64 ans; 3) parler le français ou l’anglais; 4) avoir dans son plan de traitement un retour thérapeutique au travail (RTT) ou avoir comme objectif dans son programme de réadaptation un RT. Les facteurs d’exclusion étaient : 1) avoir un TMS relié à une pathologie spécifique (ex. : fracture récente, maladie métabolique, néoplasie inflammatoire ou infectieuse de la colonne vertébrale); 2) présence de troubles mentaux sévères (ex. : trouble de personnalité dans le regroupement A du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-IV) (American Psychiatric Association, 2000), soit personnalité de type paranoïde, schizoïde ou schizotypique, épisode psychotique présent ou passé) inscrit au dossier médical.

Pour l’objectif 2, un sondage auprès de cliniciens en réadaptation au travail a permis d’approfondir la perception de clarté, de pertinence, d’exhaustivité et de faisabilité des pistes d’action découlant des résultats de l’objectif 1. Ceux-ci devaient avoir une expérience de travail de plus de deux ans auprès d’une organisation qui offre un programme de réadaptation au travail à une clientèle indemnisée en raison d’un TMS lié au travail.

Pour l’objectif 1, un total de 80 travailleurs a accepté de participer à l’étude dont 56 d’entre eux ont complété le dernier temps de mesures à la fin de leur programme de réadaptation au travail, pour les principaux facteurs à l’étude. Le modèle final prédictif du non-RT à la fin du programme de réadaptation au travail est hautement significatif. Il explique 54 % de la variance du non-RT (Pseudo R2 = 0,54; p <.0001). Les deux principaux facteurs significativement associés au non-RT à la fin de la prise en charge sont la marge de manoeuvre au travail (MMT) et la présence d’inquiétudes intenses rapportées par les travailleurs. En l’absence de MMT durant le suivi, les travailleurs ont 8,52 fois moins de chance de retourner au travail. En présence d’inquiétudes intenses, les travailleurs seraient deux fois plus à risque de ne pas retourner au travail. Les autres facteurs également associés au non-RT sont l’intolérance à l’incertitude, la perception qu’il est utile de s’inquiéter et finalement l’intensité de l’anxiété généralisée. Des analyses subséquentes ont permis d’observer qu’un manque de MMT est associé aux inquiétudes du travailleur par rapport à son épisode d’incapacité ou de son RT. En effet, celui-ci considère que son inquiétude provient d’une situation actuellement liée au travail et pour laquelle il estime vivre un niveau d’incertitude élevé.

L’entrevue ayant servi à dépister les troubles psychologiques au premier temps de mesure permet d’observer que 71 % des travailleurs éprouvent, à un niveau clinique ou sous-clinique, des difficultés psychologiques. De ce nombre, la majorité des participants rapporte des difficultés, principalement en lien avec leur épisode d’incapacité.

En ce qui a trait à l’objectif 2, il a été possible de dégager six pistes d’action pour la pratique de la réadaptation au travail à partir des résultats obtenus à l’objectif précédent. Celles-ci portaient, entre autres, sur le besoin d’évaluer les inquiétudes des travailleurs ou de favoriser une marge de manoeuvre au travail. Les pistes d’action ont été soumises à 10 cliniciens. Globalement, les cliniciens ont indiqué des niveaux d’accord acceptables en ce qui concerne la clarté, la pertinence et la faisabilité. La faisabilité a obtenu des résultats plus faibles, mais toujours acceptables. Cela a particulièrement été observé pour trois pistes d’action avec des résultats inférieurs à 3 sur 4. Pour l’exhaustivité, quelques cliniciens ont fourni des commentaires ou des suggestions. Essentiellement, ces commentaires font ressortir le besoin d’opérationnaliser certaines pistes qui leur semblaient plus difficiles à circonscrire. Il a aussi été suggéré d’inclure les autres acteurs, comme l’employeur ou l’assureur afin de tenir compte des contraintes légales inhérentes à certaines actions. Le besoin de formation a aussi été soulevé.

Très peu d’études ont porté sur les difficultés psychologiques des travailleurs en tenant compte de leur incapacité au travail prolongée due à un TMS. La présente étude apporte une compréhension plus précise des inquiétudes vécues par les travailleurs. Une contribution importante est d’avoir mis en lumière que les inquiétudes rapportées par les travailleurs sont actuelles et liées au travail. De plus, ces observations sont corroborées par les ergothérapeutes qui ont identifié les mêmes enjeux en plus d’une faible MMT. Des pistes ont été formulées et, de façon exploratoire, elles ont été jugées pertinentes, claires et acceptables.

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