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Vignette document Réadaptation au travail chez les 45 ans et plus dans le secteur de la santé et des services sociaux

Au Québec, les 45 ans et plus représentent une part croissante de la main-d'oeuvre du secteur de la santé et des services sociaux. Pour assurer l’équilibre nécessaire entre la demande croissante de services de santé et l’offre de main-d’oeuvre dans ce contexte de changement sociodémographique, les organisations du secteur font face au défi d’optimiser la participation au travail des plus âgés. Cela exige non seulement la prise en charge efficace des situations incapacitantes au travail chez les 45 ans et plus, mais aussi la prévention de ce type de lésions et le maintien ou la réinsertion en emploi de ceux qui en sont victimes. Cette étude visait trois principaux objectifs :

Cartographier les trajectoires de retour au travail des 45 ans et plus ayant expérimenté une lésion professionnelle, dans le secteur de la santé et des services sociaux, en tenant compte de différences éventuelles suivant le sexe;
Examiner les facteurs associés aux diverses trajectoires;
Cartographier les pratiques en matière de réadaptation des travailleurs les plus âgés et identifier celles qui soutiennent ou entravent le retour en emploi des travailleurs plus âgés ayant expérimenté une lésion professionnelle.

Combinant une approche longitudinale et un devis mixte, l’étude est organisée en deux composantes:

Une composante quantitative : trajectoires de retour au travail des 45 ans et plus et analyse des facteurs qui y sont associés (objectifs 1, 2). Le devis est une étude prospective longitudinale d’une cohorte de travailleurs de 45 ans et plus oeuvrant dans le secteur de la santé et des services sociaux. Deux techniques de collecte de données ont été utilisées : un questionnaire administré à trois reprises et le recueil de données administratives (heures travaillées). La modélisation est basée sur la technique d’analyse de classes latentes pour courbes de croissance (Latent Class Growth Analysis).
Une composante qualitative : cartographie des pratiques organisationnelles en matière de réadaptation au travail (objectif 3). Le devis est une étude de cas multiples (3 cas) avec niveaux d’analyse imbriqués. Les principales sources de données étaient issues des entretiens et de la documentation pertinente.

Résultats : Composante quantitative. L’exercice de classification a permis de distinguer quatre trajectoires que suivent les répondants âgés de 45 ans et plus à la suite d’un accident de travail : 1) diminution progressive des heures travaillées; 2) retour progressif lent; 3) retour d’emblée à la situation normale; 4) retour progressif rapide. Pour les deux dernières trajectoires, qui regroupent les trois quarts des répondants, ces derniers vont retrouver le niveau des heures travaillées avant la survenue de la lésion, soit d’emblée au retour au travail, soit graduellement durant les six périodes de 15 jours qui suivent ce retour. Cependant, pour les deux premières trajectoires, qui regroupent le quart des répondants, ces derniers étaient encore loin du niveau des heures travaillées, à leur sixième période après le retour au travail et l’une des deux trajectoires accuse même une courbe descendante. Les analyses multivariées n’auront fait ressortir que deux principaux facteurs associés aux trajectoires les plus défavorables : les exigences psychologiques plus élevées de l’emploi et une durée d’absence plus longue.

Ces accidents se soldant par de longues périodes d’absence (moyenne de 94 jours) touchaient particulièrement deux catégories d’emploi : le personnel en soins infirmiers et cardiorespiratoires et le personnel paratechnique. En ce qui concerne le sexe, les résultats montrent que ces accidents se soldant par une longue période d’absence touchent en particulier des femmes (75,7 %), reflétant leur plus forte proportion dans les secteurs d’emploi touchés. Les résultats montrent également une durée moyenne d’absence significativement plus élevée chez les femmes (104 jours) que chez les hommes (67 jours). En ce qui concerne les deux groupes d’âge ciblés dans cette étude, une vulnérabilité plus grande a été observée chez les 45-55 ans en comparaison aux 56 ans et plus, avec une durée d’absence plus longue à la suite d’un accident et une intention de quitter leur vie professionnelle plus élevée.

Composante qualitative. Les analyses ont permis de faire ressortir trois principaux constats :

Des systèmes et procédures organisationnels qui n’ont pas encore atteint leur plein niveau de maturité, avec comme corolaires : un monitorage parfois incomplet des problèmes de santé et de sécurité du travail (SST), des procédures d’analyses des évènements pas suffisamment approfondies, une communication déficiente et un manque de coordination.
Un engagement limité de certains acteurs organisationnels dans la résolution des problèmes de SST avec comme corolaires : un engagement affiché au sommet des organisations qui ne trouve pas toujours écho aux autres paliers, des équipes de SST confinées dans des rôles administratifs et une faible sensibilité des employés aux risques potentiels de leur environnement de travail.
Des lacunes qui touchent à la fois l’étendue et la profondeur des interventions organisationnelles : une vision qui ne couvre pas le continuum d’interventions et une attention portée davantage aux interventions centrées sur les individus par rapport aux mesures consistant à agir sur l’environnement de travail.

Cette étude suggère cinq pistes qui peuvent être suivies par les organisations pour optimiser leurs systèmes de surveillance, de prévention et de prise en charge des lésions professionnelles chez leurs travailleurs plus âgés : 1) porter une attention prioritaire à deux sous-groupes particulièrement vulnérables; 2) miser sur l’organisation du travail comme levier d’intervention; 3) investir dans des mécanismes visant à assurer l’engagement de l’ensemble des acteurs organisationnels; 4) renforcer les systèmes organisationnels de prévention et de prise en charge des situations de lésions professionnelles; 5) miser sur des actions qui visent concomitamment les travailleurs et leur environnement de travail.

Implications pour la recherche. Sur le plan de la recherche, cette étude indique l’urgence de trouver des interventions empiriquement validées devant permettre d’optimiser la présence au travail et les trajectoires de travail des 45 ans et plus, notamment pour les travailleurs oeuvrant dans les catégories d’emploi les plus vulnérables. En rupture avec les interventions actuelles, les résultats suggèrent de miser sur des interventions multidimensionnelles, s’opérationnalisant sur les plans individuel et organisationnel, centrées sur les besoins des parties prenantes et coconstruites avec elles. D’autres recherches qualitatives, longitudinales, centrées sur les travailleurs ayant expérimenté une lésion professionnelle, sont aussi nécessaires pour approfondir l’expérience de ces derniers et mieux comprendre les mécanismes par lesquels les interventions et processus dans diverses sphères (institutionnelle, organisationnelle et individuelle) affectent leurs trajectoires et leur présence au travail.